Les bons mots permettent-ils de tout dire?

Une chose est certaine, la langue française nous permet, mieux que les hiéroglyphes et les mammouths rupestres, d’exprimer nos idées et nos ressentis. Des milliers de mots se cachent dans les recoins de nos tiroirs pour faire vibrer l’essence même de nos rapports humains. Du coup, ou subséquemment, la jolie Marquise nous met à disposition suffisamment de richesses pour dégainer à l’envi toutes ces vérités tranchantes qui nous brûlent les lèvres. Mais à bien y réfléchir, s’agit-il uniquement d’un choix de bons mots ? Évidemment que non.

Tout dire est avant tout une prise de liberté et de risque nécessaire pour se préserver soi ou éclairer des parts d’ombre chez l’autre. Je ne vous parle évidemment pas ici de la méchante copine qui vous adore dans cette robe seconde main alors qu’elle vous dessine une silhouette de rôti ficelé. Celle-là, on la déteste autant que nos bourrelets. Non, je vous parle de ces vérités délicates, urgentes ou nécessaires qui viennent se frotter à nos égos fragiles. Celles qui demandent ce talent périlleux de gifler sans heurter. J’envie, c’est vrai, la simplicité des gens débridés qui assument de n'avoir aucune envie de dîner chez vous, vous signalent haut et fort qu’une botte de persil se débat entre vos incisives ou vous conseillent de rêver à autre chose mais… la franchise n’est-elle pas alors qu’un oursin sur lequel on marche sans avoir pris le temps d’en goûter le corail ? Car hormis l’espoir de vous faire secourir par un héros sans cape, vous n’en garderez probablement qu’un pied rouge et gonflé.

Ceux que j’admire réellement, ce sont ces équilibristes diplomates, ces cœurs intelligents qui déguisent leurs grenades en bouquets de roses blanches et tissent de la dentelle avec un pied-de-biche. Ceux qui excellent dans l’art des nuances et des sous-entendus, des mélanges d’audace et de prudence entre des soupirs et des silences qui sont d’or. Ceux qui font d’une idée creuse un point de vue intéressant, des reniflements insupportables du voisin l’occasion de parler du pollen ou de gaufres aussi moelleuses qu’un pavé parisien, le don précieux de réchauffer l’atmosphère.

Doit-on y voir une forme d’hypocrisie ? Je ne le pense pas. J’y vois moi, une certaine bienveillance, celle du bien vivre ensemble pour ne jamais faire des autres un enfer, ni de soi, un oubli.

Amélie Gersdorff

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